Afrique émergente, Europe déclinante, choc migratoire : quand Stephen Smith éveille les consciences

Cité avec pertinence par le Président de la République dans sa très longue interview du 15 avril dernier, l’ancien journaliste et aujourd’hui universitaire américain Stephen Smith a effectivement publié il y deux mois un ouvrage qui, à bien des égards, constitue une référence pour celle ou celui qui veut appréhender sans tabous ni prénotions la question migratoire qui lie inéluctablement l’Union européenne et l’Afrique dans sa définition essentiellement subsaharienne.

 

A l’heure où l’on estime par trop souvent que les inquiétudes pour l’avenir, en France comme en Europe, nous portent à tourner nos regards vers l’Asie où le Moyen-Orient, on oublie un peu rapidement que pour le Vieux continent, l’enjeu africain constitue sans nul doute l’un des plus grands défis du XXIème.

 

Dans la myriade de livres publiés ces dernières années sur les questions démographiques et migratoires en Afrique, celui de Stephen Smith, malgré un titre accrocheur pouvant le considérer – à tort – comme polémique, La Ruée vers l’Europe. Le jeune Afrique en route vers le vieux continent, mérite aujourd’hui toutes les attentions sinon toutes les éloges tant il éclaire sur la réalité implacable de « l’émergence africaine » qui peut, à elle seule, conduire à une profonde et durable déstabilisation politique, sociale et identitaire en Europe, dans les trente prochaines années.

 

C’est un ouvrage argumenté, recherché et très abouti qui jette un grand pavé dans la mare ; un de ces livres coup de poing qui vient à déconstruire autant les approches de l’idéologie compassionnelle vis-à-vis des flux migratoires que les tenants du repli sur soi absolu et de la fermeture systématique des frontières.

 

Sephen Smith, en bon analyste et fin connaisseur des identités africaines, se départ d’emblée et surtout de toute démarche idéologique.

 

Sans apporter des solutions miracles qui sont aujourd’hui loin de faire consensus, il dresse avant tout des constats et pose des pistes de réflexion pour tenter de répondre à l’urgence.

 

Parmi ces constats, certains frappent davantage que d’autres.

 

Premier constat : l’Europe vieillit et se dépeuple alors que l’Afrique continue de croître avec pas moins de 80% d’Africains qui ont moins de 26 ans.

 

L’Union européenne compte en effet aujourd’hui 510 millions d’habitants sur un continent légitimement considéré comme vieillissant ; l’Afrique 1,25 milliard, dont 40% ont moins de quinze ans. En 2050, 450 millions d’Européens feront face à 2,5 milliards d’Africains. D’ici à 2100, trois personnes sur quatre venant au monde naîtront en Afrique subsaharienne.

 

En 1990, un quart de la population mondiale était européenne ; en 2050, cette part sera ramenée à 7%, dont près d’un tiers auront plus de 65 ans.

 

Et même si la démographie n’est pas une science exacte, la plupart des experts, à l’Onu comme ailleurs, s’entendent sur ces chiffres et cette tendance.

 

Ce premier constat amène à un second qui en découle : le choc migratoire est inéluctable.

 

Stephen Smith prend à rebrousse-poil la croyance selon laquelle aider les pays africains à se développer économiquement permet à coup sûr d’empêcher la migration des populations vers « l’Eldorado » européen.

 

Selon lui, ce ne sont pas les populations les plus démunies d’Afrique qui partent pour l’Europe, mais celles des classes moyennes, plus en mesure de faire le grand saut vers le  vieux continent idéalisé. Sachant que l’Afrique est un continent très dynamique de par sa jeunesse, alors que celle de l’Europe est au contraire plutôt vieillissante, la migration massive d’un continent vers l’autre semble évidente.

 

Stephen Smith pourfend en fait cette idée reçue selon laquelle ce sont les plus pauvres qui migrent. Car ne part pas qui veut. D’ailleurs, sinon, « la pression migratoire aurait été la plus forte dans les années 1990, quand le continent était géopolitiquement à l’abandon et dévasté par de multiples guerres civiles ».

 

Ce sont donc ceux qui sortent la tête de l’eau qui se mettent en route – l’Afrique émergente de la subsistance », insiste-t-il.

 

Or, les stratégies de co-développement, mises en œuvre depuis des décennies, notamment par l’Union européenne, ont eu pour effet de donner à l’Afrique la possibilité d’atteindre un seuil de prospérité mais ce dernier a donné avant tout au plus nombre la possibilité et les moyens de partir.

 

C’est un effet aussi involontaire qu’inévitable : dans un premier temps, un léger mieux économique incite au départ parce qu’il est insuffisant pour combler les inégalités entre l’Afrique et l’Europe.

 

C’est seulement quand des pays en développement atteignent une prospérité plus conséquente, comme aujourd’hui la Turquie, le Mexique, l’Inde ou le Brésil, que leurs ressortissants restent – sinon retournent – au pays pour saisir les opportunités chez eux.

 

Même si tous ne passeront pas à l’acte migratoire, l’Afrique est un « continent en instance de départ ».

 

Troisième constat : la dimension gigantesque de ce choc migratoire si rien n’est fait. Si les Africains suivent l’exemple d’autres parties du monde en développement, l’Europe comptera ainsi dans trente ans entre 150 et 200 millions d’Afro-Européens, contre 9 millions à l’heure actuelle.

 

Une pression migratoire de cette ampleur va soumettre l’Europe à une épreuve sans précédent.

 

Parce que l’Afrique prend le chemin de ce que toutes les parties du monde – l’Europe, l’Amérique latine, l’Asie – ont fait avant elle en achevant leur transition démographique.

 

La migration est effectivement une perte nette pour l’Afrique parce que ses forces vives l’abandonnent. C’est profondément démoralisant pour ceux qui restent, et les Européens, insiste Stephen Smith, ont « tort de penser qu’ils rendent service à l’Afrique en ouvrant leurs frontières ».

 

Plus largement, il démontre que « les migrants tournent le dos à un continent en panne dont les insuffisances leur semblent irréparables à l’échelle d’une vie humaine ».

 

Le reflexe citoyen consisterait certes à se retrousser les manches et à investir toute cette énergie de la jeunesse qui est aujourd’hui mobilisée pour des départs individuels dans des efforts collectifs pour changer le devenir du continent. Mais force est de constater que ceux qui y croient sont aujourd’hui ultra-minoritaires.

 

Quatrième constat : l’existence d’une vision radicalement différente entre les valeurs de l’Afrique traditionnelle et celles des églises born again, plus individualistes et plus sujettes à pousser la jeunesse à l’immigration.

 

Les églises pentecôtistes permettent en effet aux deux majorités que Stephen Smith désigne comme « minorées » en Afrique, à savoir les jeunes et les femmes, de contester le droit d’aînesse, de subvertir le règne des « vieux sages » et de s’émanciper des obligations traditionnelles de réciprocité et de solidarité.

 

Avec leur nouveaux « frères et sœurs en foi » en lieu et place de leur parentèle, avec « l’Évangile de la prospérité », qui transforme leur réussite individuelle en signe de grâce divine, ils peuvent résister aux pressions de leurs parents. L’auteur démontre ainsi que pour la révolution sociale qui est en cours en Afrique, ces églises jouent ainsi un rôle comparable à l’éthique protestante dans l’essor du capitalisme.

 

Cinquième constat : la jeunesse africaine n’est pas pour l’heure un atout pour le développement de l’Afrique.

 

L’auteur rappelle ainsi qu’il faudrait aujourd’hui créer 200 millions d’emplois par an pour les primo-arrivants sur le marché du travail en Afrique et qu’on est loin d’y parvenir. Cela crée une inévitable instabilité et fait monter la pression migratoire.

 

Cette exclusion du marché du travail opère de la même façon dans l’espace politique où, privé de statut social d’actif, le jeune se retrouve dans l’incapacité de s’engager dans l’action publique.

 

Stephen Smith donne ensuite des pistes qui sont avant tout celles du bon sens pour tenter d’endiguer le processus, même si certaines tentatives en la matière ont souvent échoué.

 

C’est notamment l’horizon d’une véritable politique de contrôle de la natalité. L’auteur rappelle que le moyen le plus sûr pour augmenter la richesse par habitant, c’est effectivement de maîtriser les naissances. Depuis plus d’un siècle, avant et après les proclamations d’indépendance, c’est le contraire qui s’est produit en Afrique. Le continent « a noyé ses progrès dans une masse humaine toujours plus grande ».

 

La définition d’un nouveau référentiel économique autour d’une nouvelle et pleine exploitation des terres agricoles pourrait ensuite ouvrir de nouvelles perspectives de développement en permettant d’atteindre rapidement un nouveau seuil de prospérité et de fixer à terme les populations.

 

Stephen Smith rappelle enfin que s’il appartient aux Européens de décider qui entre chez eux et qui n’entre pas, l’Europe ne peut évidemment pas se désintéresser de son voisin africain et qu’elle « doit comprendre qu’une frontière n’est pas une barrière baissée ou levée mais un espace de négociation »

 

La Ruée vers l’Europe est incontestablement un ouvrage fort, puissant, qui ne laisse pas indifférent. Espérons qu’il puisse servir de point d’appui, d’analyse et d’action à tous les acteurs du champ politique national et européen.

 

Franck Leducq