Charles Maurras : le temps de la commémoration n’est effectivement pas celui de la célébration

A la surdité connue de l’écrivain semble aujourd’hui répondre l’aveuglement du ministère de la culture qui, le 28 janvier dernier, face à un début de polémique lancé notamment sur les réseaux sociaux, a annoncé purement et simplement le retrait de la référence à Charles Maurras du Livre des commémorations nationales 2018.

 

Cet aveuglement mémoriel en quelque sorte, c’est celui de la ministre Françoise Nyssen qui, en demandant ainsi le rappel et la réimpression de cet ouvrage afin de « lever l’ambiguité sur des malentendus qui sont de nature à diviser la société française », confond, sur la forme comme sur le fond, la notion de commémoration avec celle de célébration.

 

On savait déjà l’époque aux pudibonderies, aux accents d’un nouvel ordre moral si friand d’aseptisations, aux écritures ré-enchantées de l’Histoire et aux dérives anachroniques qui en découlent mais là, il faut en convenir, on atteint malheureusement les limites de l’absurde quand il ne s’agit pas du ridicule.

 

En réponse, deux historiens reconnus, Pascal Ory et Jean-Noël Jeanneney, membres du Haut Comité des commémorations nationales se sont ainsi fendu d’une tribune dans l’édition du 30 janvier du journal Le Monde, pour rappeler, à juste raison, avec des mots remarquablement choisis, que commémorer Charles Maurras ne signifie pas le célébrer.      

 

« Commémorer, ce n’est pas célébrer. C’est se souvenir ensemble d’un moment ou d’un destin. Distinction essentielle : on commémore la Saint-Barthélemy, on ne la célèbre pas. On commémore l’assassinat d’Henri IV par Ravaillac, on ne le célèbre pas. On commémore la Grande Guerre, on ne la célèbre pas », écrivent les ainsi les deux historiens.

 

Oui, Charles Maurras est un auteur profondément antisémite et farouchement anti-républicain.

 

Oui, il fut condamné, en janvier 1945, à la réclusion criminelle à perpétuité et à la dégradation nationale compte tenu de son engagement collaborationniste aux côtés du régime de Vichy.

 

Mais, contrairement aux propos tenus par le Délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme, Frédéric Potier, commémorer, ce n’est certainement pas lui rendre hommage.

 

Commémorer permet de contribuer à une meilleure prise de conscience des épisodes majeurs du passé, notamment auprès des jeunes générations.

 

Et tenter de chasser Charles Maurras de la mémoire collective nationale est non seulement un non-sens historique mais aussi une faute politique en ce qu’elle prive nos concitoyens qui ne le connaissent pas ou mal d’une réflexion sur son système de pensée qui permet d’appréhender notamment l’histoire des idées politiques et des philosophies d’action sous la IIIème République, dans la première moitié du XXème siècle.

 

Si douloureuses et délétères que puissent être certaines d’entre elles.

 

Charles Maurras est une figure dérangeante de notre histoire.

 

Mais le passer sous silence ne résout rien du rayonnement qui fut le sien pendant des décennies, si terribles soient-elles, notamment au travers du mouvement l’Action Française.

 

On se doit ainsi de mesurer l’influence qu’il exerça, parfois même au-delà de sa propre famille politique. On rappelle ainsi souvent l’influence de Maurras sur la jeunesse de Charles de Gaulle.

 

On se doit également d’appréhender son écho auprès de la communauté intellectuelle et des étudiants dès avant 1914. Et de rappeler aussi son attraction sur les esprits les plus divers : de Georges Bernanos à Jacques Lacan ou de Thomas Stearns Eliot à Georges Dumézil.

 

Jean-Noël Jeanneney et Pascal Ory ont alors parfaitement raison de faire valoir que « s’il revient à l’État de fêter le souvenir des moments lumineux, à la hauteur et avec l’éclat qu’ils méritent, pour ce qu’ils furent et pour l’inspiration qu’ils peuvent nourrir dans l’avenir, c’est son devoir aussi de braquer la lumière sur les périodes les plus sombres – mais de toutes les manières possibles ».

 

Curieuse attitude, dans un monde que certains aiment à qualifier de nouveau, de vouloir fonctionner ainsi avec les réflexes et les outils du passé qui consistent pour l’Etat à s’aventurer sur le terrain des historiens dans une relecture et une réécriture des pages, fussent-elles les plus noires, de l’Histoire de la France…

 

 

Franck Leducq