Jérusalem, la reconnaissance d’un état de fait

Lorsque la Russie, dans un communiqué officiel du Kremlin le 6 avril dernier, a reconnu « Jérusalem-Ouest comme la capitale d’Israël », les réactions d’émotion, de stupeur ou d’effroi ont été rares.   

 

Ce fut pourtant une déclaration extrêmement forte de première reconnaissance par un pays membre du Conseil de Sécurité de l’ONU de Jérusalem comme ville capitale de l’Etat hébreu, tout au moins dans sa seule appréhension occidentale.

 

Cette déclaration n’a toutefois pas suscité la même onde de choc que celle de Donald Trump, prononcée huit mois plus tard : l’annonce du transfert de l’ambassade américaine de Tel Aviv à Jérusalem et la reconnaissance de fait de la capitale israélienne.

 

On pourra naturellement ne voir dans la décision du Président américain qu’une nouvelle foucade, qu’un pare-feu dans une période où la justice américaine vient à questionner ses liens supposés avec la Russie et l’influence que cette dernière aurait joué sur le scrutin de novembre 2016, ou que la manifestation du « lobbying » de certains mouvements chrétiens évangélistes constituant l’une des bases électorales du Président et farouchement attachés à la reconnaissance de Jérusalem comme capitale de l’Etat hébreu.

 

Oui, tout cela est possible comme le fait également de ne pas s’étonner d’une décision qui correspond aussi à une promesse électorale et dont on savait, depuis 1995, qu’elle devait inexorablement être prise un jour ou l’autre par un président en exercice.

 

Il n’est ainsi pas inutile de rappeler que le Président américain applique la loi (Jerusalem Embassy Act) que le Congrès américain avait adopté il y a déjà 22 ans, dans une très large majorité, au Sénat comme à la Chambre des Représentants et qui prévoyait notamment l’établissement de l’ambassade des Etats-Unis au plus tard le 31 mai 1999… Tout en autorisant, il est vrai, la Maison-Blanche à reporter de six mois en six mois le principe de cette installation. Bill Clinton, Georges Bush et Barack Obama avaient à chaque fois utiliser ce « sursis ».

 

On pourra ensuite toujours critiquer le timing de cette annonce, évoquer les risques d’embrasement dans une partie du monde arabo-musulman, le retour sur le devant de la scène régionale de l’Iran, le blanc-seing donné aux mouvements terroristes déjà connus pour ensanglanter encore davantage nos territoires ou encore invoquer le non-respect de certaines résolutions onusiennes, mais, avant tout cela, il convient surtout et d’abord de considérer que Donald Trump s’est contenté d’entériner une réalité de fait, celle de la situation actuelle de la ville de Jérusalem.

 

Car au-delà de l’émotion portée notamment par un traitement médiatique qui sur-joue si facilement l’étonnement sans une grille de lecture suffisamment historicisée, Donald Trump, comme l’indique avec justesse le politologue Alain Dieckoff, a donné avant tout la reconnaissance politique et juridique d’un état de fait à Israël, sachant surtout que qu’il s’est bien gardé d’en désigner les contours, en l’occurrence de savoir de quelle délimitation géographique de Jérusalem il s’agissait.

 

Et de ce point de vue, en dépit du fait que le poids des symboles est souvent plus fort que la valeur des mots, prise au pied de la lettre, la déclaration du président américain n’exclut en effet pas que Jérusalem-Est puisse un jour devenir capitale d’un Etat palestinien. Elle précise que les Etats-Unis réservent leur position sur le périmètre de la souveraineté israélienne à Jérusalem et rappelle même que le statut et les limites de la ville sainte ne pourront être fixés que par les parties.

 

Il reste évidemment que Donald Trump est largement perçu comme donnant satisfaction à Israël, sur un sujet particulièrement sensible, sans une prise en compte formalisée de la vision et des aspirations des Palestiniens. Et à Jérusalem, naturellement, tout a valeur symbolique.

 

Il n’empêche : outre le fait qu’Israël soit aujourd’hui le seul pays au monde dont la capitale n’était jusqu’à cette année pas reconnue officiellement, à bien y regarder, notamment en se rendant sur place, l’annonce américaine, si fracassante soit-elle, n’a rien de scandaleuse à la lumière d’une réalité factuelle, produit du processus historique en œuvre depuis la proclamation de l’Etat d’Israël en 1948.

 

C’est d’autant plus évident pour ce qu’on a coutume d’appeler Jérusalem-Ouest.

 

Si le plan de partage de l’ONU en 1947, outre la création d’un Etat juif et d’un Etat arabe, prévoyait l’internationalisation de Jérusalem pour tenir compte notamment des spécificités religieuses existantes, les conflits successifs qui ont jalonné la toute jeune histoire d’Israël, de 1947 à 1973, ont surtout défini très rapidement le cadre d’une nouvelle donne territoriale et politique pour cette ville.

 

D’abord en 1950, lorsque la partie occidentale de Jérusalem, correspondant à la nouvelle ville, à la fois juive et arabe, fut proclamée capitale de l’Etat par les Israéliens.

 

Aujourd’hui, quasiment toutes les institutions publiques, politiques et symboliques y trouvent place : la présidence, la résidence du premier ministre, la Knesset, les ministères, Yad Vashem (consacré à la mémoire de la Shoah) ou encore le Musée d’Israël.

 

En fait, les autorités israéliennes comme la population tiennent depuis lors Jérusalem comme capitale administrative et politique de l’Etat. Tout en déplorant que cette centralité ne soit reconnue jusqu’alors par aucun Etat (tout au moins essentiellement depuis 1973 et la guerre du Kippour car auparavant de nombreux pays européens comme africains y avaient leur ambassade).

 

1967 a marqué un tournant, au terme de la guerre des Six jours qui a conduit Israël à conquérir la Cisjordanie et la vieille ville de Jérusalem où se trouvent certains des plus hauts lieux saints du Judaïsme, de l’Islam et de la Chrétienté.

 

Très vite, sur la partie orientale de la ville, ce que l’on désigne comme Jérusalem-Est, la construction de nouveaux quartiers juifs s’est engagée et se poursuit jusqu’à aujourd’hui. On y compte environ 200000 juifs, à coté de 300000 arabes. Et, au cœur même de la vieille ville, le Kotel, le Mur Occidental, lieu saint du Judaïsme s’’est inscrit au centre du dispositif symbolique de la ville capitale.

 

En 1980, la Loi fondamentale, adoptée par la Knesset, a terminé de donner à Jérusalem sa fonction de centralité-capitale de l’Etat hébreu, en y intégrant autant sa partie occidentale qu’orientale. L’ONU y répondra par la résolution 478 du Conseil de Sécurité en enjoignant aux pays qui avaient encore une ambassade à Jérusalem à déménager à Tel Aviv.

 

La réalité de Jérusalem en 2017 rend ainsi illusoire toute vision ou solution « d’internationalisation » de la ville tout comme le prévoyaient les dispositions onusiennes de 1947 et de plus en plus incertaine la création de deux Etats ayant la même capitale.    

 

Et cette réalité est parfaitement connue de la communauté internationale et des chancelleries européennes en particulier.

 

Reconnaissons alors à la Russie tout d’abord et aux Etats-Unis ensuite d’avoir choisi de faire bouger les lignes après des années d’immobilisme (ce consensus international qui renvoyait depuis des décennies le statut final de Jérusalem aux négociations entre Israël et les Palestinien), mais avec des zones d’incertitude ou une lisibilité brouillée des deux côtés ; la Russie en faisant une double reconnaissance, Jérusalem-Ouest comme capitale israélienne et Jérusalem-Est comme capitale d’un futur Etat palestinien et les Etats-Unis, en ne désignant pas les contours exacts de la ville-capitale de l’Etat hébreu.     

 

Reste pour autant à espérer que ce pari de faire bouger les lignes puisse à moyen terme dépasser l’onde de choc émotionnelle pour constituer le choc nécessaire qui poussera enfin les principaux protagonistes à négocier.

 

Noël à Jérusalem disait la chanson… Plus que jamais, dans cette partie du monde, il faut croire aux miracles quand le politique ne sait plus quel chemin précis emprunter.

 

Franck Leducq