Le Figaro : Carole BARJON « Une victoire par K.-O. de Jean-Michel Blanquer sur les pédagogistes »

Interview réalisée par Le Figaro le mercredi 27 septembre 2017

 

Michel Lussault a annoncé hier sa démission au poste de président du Conseil supérieur des programmes. Vous l’aviez classé dans votre livre parmi les « assassins de l’école ». Sa démission est-elle surprenante ?


Carole BARJON. – C’est une victoire par K.-O. de Jean-Michel Blanquer sur les pédagogistes. Il fallait s’y attendre. En démissionnant, Michel Lussault est cohérent : sa vision de l’Éducation nationale était strictement opposée à celle du ministre. Il laisse les mains libres à ce dernier pour mener une politique en rupture historique avec les gouvernements des trente dernières années. Michel Lussault incarne une vision de l’éducation héritée de la loi Jospin de 1989, qui a consacré la victoire de ce qu’on a appelé les pédagogistes (en opposition aux pédagogues). L’idée fondatrice de cette loi était de mettre l’élève, et non plus le savoir, au centre du système, comme participant à l’élaboration de sa propre éducation. Lussault se situait dans cette lignée. Il a été directeur de l’Institut français de l’éducation, un avatar de l’Institut national de la recherche pédagogique, que dirigeait Philippe Meirieu, le pape des pédagogistes, conseiller de Jospin puis d’Allègre.

Le Conseil supérieur des programmes (CSP) est-il un lieu de pouvoir décisif pour orienter l’Éducation nationale ?


L’Éducation nationale reconnaît la liberté pédagogique des enseignants. Mais les programmes fixent un cadre, une orientation et les formateurs des enseignants doivent s’y référer. Le CSP a par exemple introduit en grammaire la notion de prédicat, qui n’existait pas auparavant. « La grammaire n’est pas un dieu », disait Michel Lussault. On a donc cessé de l’enseigner en tant que telle, pour l’étudier à l’occasion de la lecture d’un texte. C’est un choix totalement contestable, car construire une phrase, c’est déjà raisonner.

Quels sont les ingrédients de ce « pédagogisme » tant décrié ?

Si les nouvelles pédagogies sont toxiques, tout l’échec de l’école ne leur incombe pas : il y a eu aussi et surtout la réduction des heures de français, l’étalement dans le temps de l’apprentissage de la lecture, le manque de moyens. Mais le pédagogisme a certainement une responsabilité considérable. C’est la conjugaison de plusieurs mouvements. D’abord, l’importation de méthodes anglo-saxonnes d’éveil de l’enfant, qui insistaient sur l’attention portée à l’élève, la nécessité de comprendre avant d’apprendre (or, pour la lecture, cela ne fonctionne pas). Puis il y a eu Mai 68, et la remise en cause globale de l’autorité et notamment celle du professeur. L’idée que l’épanouissement personnel de l’enfant était plus important que l’apprentissage de connaissances. Il y a aussi l’influence décisive de Bourdieu, qui a fait de l’école le lieu d’une « violence symbolique » et du « capital culturel » un facteur d’inégalité. Enfin, on peut citer la place grandissante accordée à la linguistique, c’est-à-dire à la structure du langage, plutôt qu’à la littérature, dans les programmes.

« Nous n’avons pas réglé la question de la démocratisation de l’école », a déclaré Michel Lussault. Est-ce là un aveu d’échec ? Les pédagogistes n’ont pas rempli leur promesse d’une école plus juste ?


C’est tout le paradoxe. Les pédagogistes étaient mus par les plus belles intentions du monde (réduction des inégalités, justice sociale) mais ils n’ont réussi qu’à récolter une école plus inégalitaire. Les inégalités scolaires ont fortement augmenté, toutes les études le prouvent. Pourquoi ? Parce que les nouvelles pédagogies peuvent fonctionner dans des petites structures comme les écoles Montessori, qui coûtent très cher et ne sont abordables que pour des familles aisées, mais ne sont pas généralisables à grande échelle.

L’école doit-elle être le lieu de l’égalité ?

Il y a une ambiguïté sur le terme d’égalité. Si on parle d’égalité des chances, alors il est évident que c’est la mission de l’école. Mais certains sociologues comme François Dubet luttent contre l’égalité des chances, considérée déjà comme une forme d’inégalité. Ils veulent une égalité de résultats et donc supprimer tout ce qui pourrait établir une distinction de niveau entre les élèves.

Pour Lussault, le nouveau ministre Jean-Michel Blanquer satisfait les « bas instincts » des
« réactionnaires »…
Je m’interroge sur la formule « bas instincts ». Désigne-t-elle les instincts de ceux qui applaudissent au retour des devoirs surveillés ? À l’interdiction des portables dans les classes ? Au dédoublement des classes de CP en zones difficiles ? Michel Lussault évoque le fait que le ministre ait fait les couvertures de Causeur et de Valeurs actuelles : il a fait aussi celle de L’Obs. Michel Lussault montre par là qu’il est avant tout idéologue.

Jean-Michel Blanquer lui, n’est pas un idéologue ?


Blanquer est avant tout un pragmatique qui a compris que le fait de revenir à des méthodes éprouvées n’était pas un crime mais une nécessité. Il a eu le courage d’installer l’idée de « retour ». Ses réformes sont populaires, ce qui prouve que les excès du pédagogisme n’ont plus le vent en poupe. J’aurais un bémol cependant : il doit rester vigilant et protéger l’école de tous ceux pour qui elle est devenue un marché potentiel. L’introduction des grandes entreprises du numérique à l’école peut être problématique. Attention à ne pas glisser de l’ultra-égalitarisme à l’ultralibéralisme !

 


*Rédactrice en chef adjointe au service de politique intérieure de « L’Obs ».