Le traitement mémoriel d’Octobre 1917 : Illusions, complaisances et dénis de réalité

Célébrer le centenaire d’une révolution qui accoucha de l’un des pires aveuglements meurtriers de l’Histoire n’est pas chose aisée, sans doute encore davantage dans notre pays, connu pour avoir vu prospérer un Parti communiste longtemps puissant aux si nombreux « compagnons de route ».

Un parti qui s’illustra tant de fois dans son soutien inconditionnel et souvent vociférant à l’Indéfendable. Ce que l’on peut appeler l’Indéfendable, c’est ce système politique totalitaire ayant pour variante non pas le nazisme mais le communisme.

Il ne faut pas craindre de mettre des mots sur les choses, même cent ans après ; aussi pénible ou insoutenable que soit cette réalité notamment pour une grande partie de la Gauche française, Octobre 1917 (selon le calendrier julien et novembre selon le calendrier grégorien, actuellement en vigueur) marque en effet l’acte de naissance du premier totalitarisme du XXème siècle.

Le coup de force ou le coup d’Etat d’octobre 1917 car c’est plutôt de cela dont il s’agit – le basculement révolutionnaire ou l’effondrement du régime tsariste s’opérant en fait dès février – a ébranlé le monde.

L’épicentre de ce procès révolutionnaire a pris corps à Petrograd (Saint-Petersbourg aujourd’hui) mais ce que l’on peut désigner comme les dégâts de ce dernier se sont malheureusement étendus sur les cinq continents.

Les dégâts, ils sont malheureusement connus : c’est le prix du sang payé par les peuples victimes du système communiste, dans sa définition marxiste-léniniste.

L’ouvrage collectif dirigé par Stéphane Courtois en 1997, Le Livre noir du Communisme, malgré les critiques virulentes qui lui furent adressées à l’époque, avait d’ailleurs tenté de quantifier cette barbarie à visage humain. Beaucoup s’accordent ainsi aujourd’hui à arrêter le chiffre de 85 millions de morts.

Et pourtant, malgré cet effrayant constat, on mesure dans notre pays toutes les difficultés qui existent encore pour se départir des illusions révolutionnaires que la Révolution d’Octobre a véhiculées pendant tant d’années, en refusant notamment toute critique pourtant indispensable des idées et des actions criminelles de Lénine et plus avant, le déni de toute approche analytique permettant de questionner les fondements du communisme comme terreau fertile du totalitarisme.

Si plusieurs médias se font ainsi l’écho de ce centenaire depuis ces dernières semaines – une édition spéciale du Monde par ici, un hors-série de l’Express par là, une déclinaison de reportages ciblés sur Arte et de nombreuses œillades radiophoniques ou télévisuelles -, la plupart d’entre eux donnent malheureusement à voir une construction de la réalité qui passe totalement au travers de toute analyse critique.

Il y a pour la plupart de nos médias presqu’un abus de neutralité axiologique, une mise à distance disproportionnée de l’objet, un principe de précaution qui frise parfois le ridicule, une pudeur inouïe qui ne laisse pas de surprendre.

On relate les faits, on décortique les dates, on s’attarde sur les anecdotes, les événements mais on s’interdit toute condamnation et dénonciation de l’idéologie.

Et pourtant, même en 1917, il y a déjà tant à dire sur la sémantique bolchévique, sur les outrances d’un Lénine ou la brutalité d’un Trotski.

Pis encore, tout le corpus totalitaire qui est mis en place sous l’impulsion de Lénine au lendemain du 7 novembre 1917 est passé sous silence où tout au moins pas commenté comme il le devrait.

Car dès le coup de force des bolcheviks, on assiste à la mise en place d’un régime politique totalitaire :

Un parti unique, formé exclusivement de révolutionnaires professionnels, sans participation de la société civile. Ce parti, avec Lénine à sa tête, liquide notamment en quelques heures le résultat, défavorable aux bolcheviks, du vote à l’Assemblée constituante. Il s’agissait pourtant de la première assemblée élue au suffrage universel libre, réclamée depuis cinquante ans par tous les révolutionnaires russes.

La  terreur s’installe, avec la création de la Tchéka, la police politique, en décembre 1917 dont le mot d’ordre de son chef, Dzerjinski ne souffrait aucune ambivalence : «Il n’y a rien de plus efficace pour faire taire quelqu’un qu’une balle dans la tête.»

La guerre civile, qui se traduit par la mise en place du communisme de guerre, avec la liquidation, la déportation ou l’internement de tous les opposants et la réquisition des biens des «riches» et des récoltes. Or cette guerre civile n’est pas le fruit des circonstances, comme lors de la Révolution française. Lénine avait en fait théorisé la guerre civile de façon radicale.

Le culte de la personnalité mis en œuvre immédiatement autour du leader Lénine et naturellement exacerbé avec Staline ensuite.

Seulement voilà, le traitement médiatique qui domine ne tire en effet pas cette leçon là.

Encore aujourd’hui, il est des vérités qui gênent, qui dérangent et qui créent un malaise. Comme si, après avoir déserté ces vingt dernières années une bonne partie du champ politique, universitaire et médiatique, le marxisme, le trotskisme ou le maoisme vécues comme idéologies structurantes avaient laissé place à une musicalité communiste, positivement connotée.

Nous le savons, beaucoup de nos contemporains en France ont vécu dans la fascination du communisme, entendue dans sa déclinaison marxiste-léniniste et sa traduction soviétique. Cela n’étonne pas dans notre pays où une large partie de la doxa intellectuelle (notamment universitaire) a vu pendant tant d’années le communisme comme une fin de l’Histoire et LE modèle pour l’humanité.

Certes, le grand frère n’est plus, la dictature du prolétariat a vécu, la  lutte des classes s’est évanouie et la cohorte des intellectuels, politiques et autres faiseurs d’opinion français se réclamant des lendemains qui chantent ne pérorent plus. On ne se vante certes pas d’avoir eu si outrageusement tort, on ne se vante pas davantage de ses aveuglements de jeunesse.

Et pour autant, même si le temps a passé, il est toujours piquant d’entendre encore certains d’entre eux affirmer, comme pour rendre supportable une culpabilité de l’aveuglement, que l’idéal communiste avait été « dévoyé », que « le marxisme, ce n’était pas ça », que le « socialisme réel » c’était « autre chose », que « Staline n’était pas Lénine ».

On ne s’étonnera donc pas que ce traitement médiatique de 1917  ne fasse que traduire nombre de ces dénis de réalité et reconstruction de l’Histoire.

C’est ainsi qu’on en vient aujourd’hui encore à présenter Lénine sous les traits d’un héros romantique ; hallucinant égarement médiatique lorsque l’on s’attarde pour exemple au reportage en forme d’hagiographie de Soir 3, le 5 novembre dernier, sur l’ancien « musée Lénine », dans l’appartement parisien du XIVème arrondissement où il vécut lors de son exil en France.

Si on se laisse porter par ce ronronnement médiatique qui se refuse à user d’un véritable esprit critique en adoptant le parti d’une lecture par trop factuelle des événements, il est évidemment facile de céder aux élans de la poésie révolutionnaire,  à la fascination de ne voir que les « belles images » de ces femmes russes porter le soulèvement de la rue du 8 mars 1917 à Petrograd contre le despotisme d’un régime demeuré sourd face aux souffrances d’un peuple meurtri par la guerre, à l’émotion de voir tomber en lambeaux un système quasi-féodal avec ses décennies d’asservissement et de rendez-vous manqués avec l’Histoire depuis notamment le mouvement décabriste de 1825, à la verve pour le moins électrisante d’un Lénine, à la puissance intellectuelle d’un Gorki et, bien sûr, aux accents inexorablement humanistes d’un projet de société sans classes abattant les murs de l’inégalité et de l’injustice…

Oui, mais… la tentation et le danger sont alors immenses de glisser vers une véritable complaisance quand il ne s’agit pas d’une totale empathie qui viendrait à sacraliser voire à idéaliser 1917 pour mieux déconstruire l’après, notamment la période stalinienne, en évitant ainsi tout risque de disqualification de l’idéologie.

Un tel parti pris est un non sens historique, voire même, par certains côtés, une aberration et à bien des égards une forme réelle de négationnisme.

Non-sens historique car en ne focalisant essentiellement sur cinq mois, de février à octobre 1917 (mars à novembre selon notre calendrier), le traitement médiatique occulte l’analyse de la sémantique bolchévique et plus encore de l’après novembre 1917 où se mettent en place les conditions de réalisation du totalitarisme et ce, avant même la proclamation de l’URSS en 1922.

La complaisance pour le totalitarisme communiste pendant des années, c’est ce que dénonce avec beaucoup de pertinence Thierry Wolton, dans son dernier ouvrage, Une Histoire mondiale du Communisme, Les Complices, s’agissant de l’intelligentsia française.

Rares d’ailleurs sont ceux qui, chez nos intellectuels, comme Thierry Wolton ou Stéphane Courtois osent qualifier le communisme de principe de gouvernement totalitaire.

Rares sont encore davantage les journalistes qui comme Laurent Joffrin il y a quelques années, font la démarche de reprendre aujourd’hui à leur compte ses propos : « le crime est bien au cœur même du projet communiste. Non pas à cause de l’intention maléfique de ses promoteurs. Mais parce que, sans le crime, leur plan de réorganisation totale de la société est impossible à mettre en œuvre »

Lénine à lui seul vaut toutes les interrogations tant sa perception en France est toujours largement positive et magnifiée.

On ne rappellera jamais assez que Lénine bénéficie encore d’un ancrage symbolique sur notre territoire : des rues, boulevards et avenues portent toujours son nom notamment en région parisienne, dans l’ancienne ceinture rouge. Il existe un Lenin Café, un bistrot à la gloire de Lénine, à Chalonnes-sur-Loire, à côté d’Angers. Une plaque orne la maison de Pornic où il passa quelques semaines de vacances en 1910. Sans parler de sa statue que l’ancien maire de Montpellier, Georges Frêche, a érigé parmi une série de figures présumées héroïques…

Stéphane Courtois, dans son dernier ouvrage, Lénine ou l’invention du totalitarisme a sans doute raison de piquer au vif en écrivant : « Nul n’aurait envie d’habiter rue Hitler ou de boire un verre sous une photo du fondateur du IIIe Reich, mais Lénine, lui, reste une figure positive. » Alors même que dans de très nombreux pays de l’ex-bloc de l’Est, plus de 5 000 statues de Lénine ont été déboulonnées et des parcs, des boulevards, des rues ont été débaptisés, la France continue de préserver un halo de sympathie autour de sa personne.

Stéphane Courtois est un des rares à déconstruire le mythe du “bon Lénine” que l’on oppose au “méchant Staline”. Outre la pertinence des ressorts psychosociologiques mis à jour qui permettent d’appréhender son itinéraire de révolutionnaire et la radicalisation de sa personnalité, on comprend vite la méthodologie totalitaire mise en place dès sa prise de pouvoir.

La représentation positivement connotée de Lénine a été notamment portée par Khrouchtchev dans les années 1950, alors qu’on mettait en oeuvre la déstalinisation de l’URSS. Afin de ne pas trop désorienter les communistes du monde entier, on décida de détruire l’image de Staline tout en magnifiant celle de Lénine. Le PCF et les intellectuels français se firent l’écho de cette nouvelle écriture de l’Histoire. Mais les faits sont ténus : c’est bien Lénine qui a choisi Staline dès 1906 et lui a distillé sa philosophie d’actions. La terreur de masse, la révocation des juges, la police politique, les camps de rééducation témoignent de son œuvre. Un idéologue radicalisé, responsable notamment de la mort de millions de petits paysans russes opposés à sa collectivisation.

On sait aujourd’hui, notamment grâce à l’ouverture des archives de l’ex-URSS à partir de 1991, que Staline n’a été à bien des égards qu’un élève appliqué de Lénine.

La France, en fille ainée d’une religiosité communiste, a longtemps glorifié les mythes de la « Révolution d’Octobre » ; le Parti Communiste Français, créé trois ans après la révolution russe et premier Parti politique au lendemain de la Guerre continue de nourrir cette image fallacieuse du « bon Lénine ». Il n’a d’ailleurs jamais, contrairement à son illustre voisin italien, porté par les fondations idéologiques d’un Gramsci et l’esprit d’indépendance nationale d’un Togliatti, réussi à faire complètement son aggiornamento. Le meilleur exemple tenant d’ailleurs à son patronyme qu’il est bien le seul à avoir gardé contre vents et marées, en Europe occidentale…

La formule est connue : il valait mieux chez nous avoir tort avec Sartre que raison avec Aron. Il était toujours plus aisé de se draper des habits de l’anti-fasciste dans des combats à l’exotisme latino-américain contre Pinochet pour mieux vénérer Castro ou Che Gevara que de dénoncer les fondements du système à l’origine du Goulag aux côtés de Soljenitsine…

Au fond, l’échec du modèle communiste, près de 30 ans après la Chute du Mur de Berlin et de l’effondrement soviétique est toujours très durement ressenti auprès de certaines de nos élites.

La mort du communisme constitue toujours une sorte de déréliction. Effectivement, cette mort est pour certains inacceptable, voire impensable. Thierry Wolton, dans un trait redoutable, n’hésite pas à évoquer le « négationnisme communiste » : on nie la réalité de ce qui fut pour ne pas souffrir des espoirs qu’il a suscité.

Avec la figure préservée d’un Lénine, ce négationnisme s’exprime plus largement dans le sens où l’intellectuel qui a eu des faiblesses envers le fascisme demeure coupable à jamais quand celui qui a idolâtré le stalinisme, le maoïsme ou le pol-potisme bénéficie d’une étonnante clémence ou du pardon.

Et pourtant, qu’on le veuille ou non, communisme et nazisme sont effectivement deux variantes du totalitarisme. En l’espèce, aussi terrifiant soit le constat, la peste rouge vaut bien la peste brune. Mais l’hémiplégie d’une partie de l’opinion publique (cela va bien au-delà des intellectuels) consiste toujours à diaboliser un totalitarisme pour excuser ou minorer l’autre.

Questionner le communisme à l’aune de la philosophie politique, même aujourd’hui, n’est toujours pas une tâche facile pour certaines de nos élites.

C’est malheureusement l’un des héritages du communisme dans les têtes dans notre pays. Et la plupart du traitement médiatique consacré à la révolution de 1917 n’y échappe toujours pas.

C’est un aveuglement coupable qui perdure. Même euphémisée, la complaisance demeure.

A ceux qui y succombent, on serait toujours tenté de renvoyer à la lecture de certains classiques qui constituent les piliers de la science politique. Une lecture attentive permet en effet de comprendre les bases totalitaires de l’idéologie communiste notamment et surtout dans sa version marxiste-léniniste.

Ne serait-ce que chez Montesquieu, juste et simplement Montesquieu qui, dans De l’Esprit des Lois, semblait avoir déjà tout dit lorsque pour qualifier la « nature » et les « principes » des régimes politiques dans l’Histoire, il démontrait qu’un mode de gouvernement s’affichant « d’égalité extrême » finissait toujours par glisser et « se corrompre » dans la « dictature ».

Et sans même évoquer Aron, plus proche de nous, en 2015, un ouvrage écrit par le philosophe André Senik, Le Manifeste du parti communiste aux yeux de l’histoire, jette un nouveau pavé dans la mare en démontrant combien les prémisses des crimes communistes et notamment les premières exactions de Lénine, sont présentes dans l’ouvrage référence de Marx.

Le Manifeste annonce en effet en toutes lettres que les communistes aboliront les droits de l’homme qui sont bourgeois, la propriété individuelle qui est bourgeoise ;  l’individu qui est bourgeois en tant que personne privée ; la liberté, qui est celle du commerce ; le droit, la morale, et toutes les institutions héritées du passé. « Du passé faisant table rase ! » :  la formule est connue mais elle permet, à partir de novembre 1917, de laisser le champ libre à la violence illimitée de l’Etat face à des individus sans droits.

La dictature du prolétariat n’a jamais été un slogan, elle fut avant tout et surtout une arme de destruction massive.

Là où il y a un chemin il y a une volonté disait Lénine : oui, le chemin d’une illusion intrinsèquement mortifère portée par la volonté d’hommes trop souvent dénués d’humanité.

Pour reprendre la célèbre formule de Trotski à l’endroit des partis de gauche hostiles aux bolchéviques lors du Congrès des Soviets du 7 novembre 1917, puissions-nous alors espérer qu’un jour, dans la construction de notre mémoire collective, cette illusion et ces hommes – de Staline à Mao, de Pol Pot à Kim Il Sung, de Castro à Lénine – aillent où est leur place, dans les poubelles de l’Histoire…

 

Franck Leducq