Les banlieues au miroir des déserts médicaux : oser le pari de la télémédecine

Les déserts médicaux existent là où on ne les attend pas toujours. La vision commune les identifie comme relevant avant tout des zones rurales, à faible densité de population et insuffisamment desservis par un réseau de transport ou de communication adapté.

Pour autant, les déserts médicaux, ce sont aujourd’hui aussi et surtout les espaces péri-urbains désignés communément sous le vocable de banlieues, au sein desquelles figurent des quartiers qui concentrent des difficultés sociales et économiques connues et reconnues.

En Ile de France, la ligne B du RER peut donner à elle seule une réalité de ces déserts médicaux et une parfaite illustration des inégalités d’accès aux soins entre la banlieue et Paris intra-muros.

Il y a ainsi 40 fois plus de spécialistes pour 10 000 habitants dans le 7ème  arrondissement de Paris qu’à la Courneuve où il n’y en a qu’1,6 pour 10 000 habitants. Il serait aisé de considérer que les habitants de la Courneuve n’ont qu’à prendre le RER pour venir dans le 7ème arrondissement. Mais il y a beaucoup de raisons qui les en empêchent. D’abord, dans le 7ème , l’essentiel des médecins établis sont en « secteur 2 », c’est-à-dire qu’ils pratiquent des dépassements d’honoraires qui en limitent l’accès aux plus modestes. Ensuite, à la Courneuve comme à Aubervilliers ou sur des espaces comparables souvent paupérisés, on trouve beaucoup de bénéficiaires de la CMU et certains médecins, se montrent peu enclins à prendre en charge des assurés CMU. Mais surtout, les transports représentent un coût non négligeable selon la zone francillienne où l’on habite, l’aller-retour pouvant coûter aux alentours de 10 euros. C’est une barrière économique redoutable.

Outre les incitations financières censées inciter les jeunes médecins à s’installer dans ces territoires ou le développement des maisons de santé qui regroupent différents professionnels travaillant à une prise en charge globale des patients, la télémédecine figure aujourd’hui au premier rang des réponses efficaces à apporter dans la lutte contre ces déserts médicaux ou zones blanches.

Loin des préjugés et des prénotions qui ont longtemps perduré en la matière, la télémédecine reconstitue en effet du lien social. Elle permet une ré-humanisation dans des territoires totalement dépourvus d’une offre sanitaire pérenne.

 

Après des années d’expérimentations éparses, la télémédecine s’apprête à devenir une réalité pour une partie de la population française. Médecins et sécurité sociale négocient ainsi aujourd’hui les tarifs de remboursement des téléconsultations.

 

C’est avec la volonté d’améliorer l’accès aux soins, d’éviter des hospitalisations et de diminuer le recours inutile aux urgences qu’ont débuté, le 18 janvier dernier, les négociations entre la Caisse nationale d’assurance-maladie (CNAM) et les syndicats de médecins libéraux.

 

L’objectif gouvernemental est de fixer les règles et les tarifs que les médecins pourront demander pour une téléconsultation (consultation médicale à distance) et une télé-expertise (sollicitation d’un spécialiste à distance par un généraliste). La télésurveillance (appareils de suivi installés directement chez les patients), la forme de télémédecine jugée la plus prometteuse par la Cour des comptes en septembre 2017, n’est en revanche pas au programme pour le moment.

 

Certaines entreprises expérimentent déjà les examens à distance pour leurs salariés.

 

C’est par exemple le cas, en région parisienne, au travers de l’action d’une jeune entreprise française innovante de télémédecine, la société H4D, qui a mis au point la première cabine de téléconsultation au monde et qui a noué un partenariat intelligent avec une société immobilière regroupant sur site un peu plus de 600 salariés.

Une cabine relativement spacieuse qui permet de s’installer dans un fauteuil et sur l’écran apparaît le visage d’un médecin. Il a accès au dossier médical du patient grâce à sa carte vitale ; ce dernier est interrogé sur son état de santé et ses antécédents. Le patient est ensuite guidé afin de permettre de mesurer sa température, sa tension artérielle, son rythme cardiaque sans oublier l’examen ORL ou dermatologique grâce à des instruments médicaux connectés directement de la cabine à l’ordinateur du médecin. En une demi-heure, il ausculte à distance, identifie le problème de santé et délivre éventuellement une ordonnance qui sort imprimée directement dans la cabine.

 

Cette télécabine fonctionne comme un médecin sur place. Son rôle préventif est totalement assumé. La télécabine permet au médecin de faire un peu plus de 90 % de ce qu’il fait en cabinet physique. Les seules choses qu’il ne peut pas prendre en charge ce sont les plaies, les urgences vitales, la vaccination, les nourrissons et les patients souffrant de troubles neurologiques sévères.

 

Et c’est la mutuelle qui prend en charge les frais, même si, pour l’instant, la sécurité sociale ne rembourse pas les téléconsultations. L’ouverture des négociations pour la prise en charge de la télémédecine par l’Assurance maladie laisse entrevoir un vaste horizon des possibles…

 

Et cet horizon, les collectivités locales, dans ces espaces péri-urbains que sont les banlieues des grandes villes, auraient tout intérêt à s’en saisir notamment dans le cadre des Projets de Rénovation Urbaine (PRU) portées par l’Etat.

 

Les zones dites « ANRU » pourraient alors intégrer une approche globale de la prise en charge des habitants en matière d’offre de soins et de prévention. Parmi les dizaines de milliards d’euros déjà inscrits pour toute la France, un certain montant pourrait être consacré et fléché pour le développement des expériences de proximité de la télémédecine.

 

Les banlieues pourraient à plein en bénéficier en profitant de l’image valorisante de ces innovations de santé au service des quartiers en difficulté.

La télémédecine devenant l’indispensable maillon de la chaine d’une ré-urbanisation réussie.

Et la télémédecine constituant alors le cadre d’une politique de solidarité ayant pour enjeu principal la réduction des inégalités sociales, territoriales et environnementales de santé, notamment pour ces quartiers prioritaires au titre de la Politique de la Ville.

Agir dans nos banlieues, au travers de la télémédecine, afin de palier à une densité faible de médecins généralistes et à la pénurie de médecins spécialistes (dentistes, gynécologues, cardiologues et orthophonistes notamment) revient aussi et surtout à considérer l’acte de soin comme devant s’intégrer dans une démarche large de prévention, de dépistage et surtout d’éducation citoyenne.

Une éducation citoyenne et une reconquête citoyenne de nos territoires fracturés de la République. Tel est bien l’enjeu de la télémédecine.

Encore faut-il oser faire le pari de l’audace.

 

Franck LEDUCQ